Accablée de paresse

paresseLe bonheur de ne rien foutre. Succombez-y une seconde et vous voilà muter en larve humaine en moins de deux. La flemme. Moins on en fait, moins on en veut : c’est toujours ainsi que commencent les vacances, avec un planning pavé de bonnes intentions. Décrocher du boulot, lâcher du lest, céder aux douceurs de la "slow life"… et finir par caler à force de ralentir la cadence. De la parenthèse au point mort. A croire que le manque d’action épuise autant qu’une semaine de travail acharné, écrasant jusqu’à la volonté de se lever le matin pour mettre en marche la machine à café. L’horreur. Si je ne suis pas de ceux qui aiment organiser des congés plus musclés qu’une opération commando, mon malheur tient au fait que je ne parviens pas à rester en place, au risque de finir dans le même état qu’un lion en cage. Dépressive, angoissée et envahie d’un sentiment d’impuissance, plus détestable encore que la fatigue assommante du vendredi soir.

La flemme. Quelques jours de glandouille auront suffit pour que l’oisiveté se transforme en calvaire, une léthargie paradoxale qui me répugne et dans laquelle je me complais pourtant parfaitement. Productivité zéro, aucune pression à l’horizon, et personne pour me rappeler de surveiller ma boite mail. Serait-ce donc ça, le relâchement ? Difficile de s’y faire quand on a passé toute l’année à courir, mais pourquoi se priver de l’appel de Morphée quand l’esprit n’a besoin que du vide ? Un luxe d’autant plus jouissif lorsque l’on sait qu’on en sera privé jusqu’au prochain été. Doucement le matin, pas trop vite le soir non plus…voilà un rythme qu’on adopte plus vite qu’on ne le pense.

Boucle-la !

Faucon yaka Grande gueule. Quelle autre expression typiquement « frenchy » pourrait-elle mieux qualifier les « Je-sais-tout » qui nous agacent ? Spécialistes de tout et experts en rien, ces nuisibles ne ratent pas la moindre occasion d’étaler leur confiture, quitte à déborder sur les tartines des autres sans y avoir été conviés. Qu’importe si leur science infuse aussi mal qu’un sachet de thé premier prix, surtout quand l’urgence d’ouvrir son bec devient palpable. Sous couvert d’un « caractère fort » en réalité infantile, le bien-pensant rappelle l’oisillon braillard incapable de fermer son clapet. Il piaille et piaille, sans jamais décoller du nid : la dialectique du « qui parle trop et agit peu ».

Le verbe haut, les mains liées, rien de tel que de prodiguer aux autres ce que l’on est incapable d’appliquer à soi-même, soulageant la conscience sans bouger le petit doigt. Du "faut qu’on" au "y a qu’à", le grand écart est plus facile à dire qu’à faire, avec un flegme qui n’a plus rien du doux charme britannique. Gare à la remarque de travers qui déclenchera le courroux, et les flots de salive se déverseront jusqu’à ce que l’interlocuteur boive la tasse. Gavé et pantois. Si au fond d’elle la grande gueule adore qu’on vienne la chercher, bien souvent ses longs discours finissent par tourner en monologue tragique. À défaut de conquérir les applaudissements tant attendus du public, elle saura pimenter à juste dose les dîners insipides, et même réveiller le plus inerte des « meubles-vivants ». Les vertus du sang chaud, sans doute.

L’esprit au féminin

lesprit-au-femininL’à propos. Un art aussi subtil à manier qu’une cuisson à point, dans lequel les femmes ont su exceller au salon comme en cuisine. Sans en tirer la même reconnaissance que les hommes, malgré de l’esprit à revendre et une impertinence à tomber. Lettrées, actrices ou humoristes : si l’on oublie souvent de les citer, l’erreur se voit en partie réparée grâce à l’anthologie concoctée par Macha Méril et Christian Moncelet, compilation téméraire et alerte des meilleures pépites de ces dames. Marguerite Duras, Anne Roumanoff, Françoise Sagan et bien d’autres: L’esprit au féminin rend justice à leur phrasé aérien, marqueur d’une répartie remarquable faisant autant sourire que grincer des dents. De vraies langues de vipère, s’exclameront certains en parcourant les répliques et notamment celle d’Helen Rowland. "Une femme n’a besoin de connaître qu’un seul homme pour les comprendre tous, alors qu’un homme peut connaître toutes les femmes sans en comprendre une seule". Entre aphorismes, jeux de mots et jugements audacieux, cet ouvrage retrace plus de cinq siècles d’humour, sur des thèmes proches du quotidien de tous : l’amour, la vie, la société ou la famille, les défauts des uns et des autres, sans oublier les infidélités.

"Aimer la compagnie intellectuelle des femmes, c’est considérer aussi que, de toute évidence et en matière de profondeur, il n’y a pas que leur décolleté qui soit parfois vertigineux." affirme Christian Moncelet en guise d’introduction. Si toute vérité n’est pas bonne à entendre, le "beau sexe" est souvent parvenu à imposer la sienne avec un tact exemplaire, tirant son épingle du jeu sans se piquer pour autant. Un "savoir-rire" à lui seul.

Le moral au beau fixe

le moral au beau fixe"Vieilles douleurs, pluie de malheur", disait-on autrefois en guise de prévision météo. Comme tombée du ciel, notre humeur semble elle aussi sujette aux aléas climatiques, le moral au beau fixe virant gris au moindre nuage à l’horizon. Si le concept même de météo dépendance me laissait jusqu’ici dans une incompréhension totale, mon arrivée à Paris a changé la donne de manière radicale. Tornade assurée, face à laquelle les réserves en vitamine D ne font pas long feu: rien d’étonnant lorsque la dépression saisonnière s’éternise toute l’année, à l’exception de quelques rares éclaircies.

Un rayon de soleil ? Et la ville entière se sent revivre d’un coup, troquant "le syndrome du lundi matin" contre un réveil 100% Ricoré. Deux jours plus tard, une simple averse suffit pour faire pleuvoir plus d’insultes que de cordes, surtout lors des divers accrochages entre parapluies interposés. « La goutte de trop », dira-t-on. Quand depuis des siècles les hommes tentent d’anticiper les caprices célestes, jamais le sujet n’avait tant monopolisé les conversations qu’aujourd’hui : chaque soir, nous voilà pendus aux lèvres du grand gourou des « normales saisonnières», croisant les doigts pour qu’aucune intempérie ne vienne déroger à la règle. Printemps pluvieux, été pourri, canicule à l’horizon passé les 30 degrés : de la frustration chronique à l’exutoire aux angoisses, qu’importe le prétexte puisqu’il s’agit de râler. Juste ciel ! À force de pester moi-même contre le micro-climat parisien, je me retrouve à devoir subir mon humeur massacrante en plus du sale temps. Double peine. Si la misère est bien moins pénible au soleil, il ne tient qu’à nous de trouver d’autres sources de réconfort en son absence. Quitte à porter un teint qui ferait pâlir d’envie Dracula en personne, autant que cette blancheur soit aussi celle d’un sourire éclatant.

Pour tout bagage on a vingt ans

pour-tout-bagage-on-a-vingt-ans« Sacrifiée », « individualiste » ou encore « désenchantée », combien de temps la génération Y devra-t-elle faire les frais d’une psychose médiatique au défaitisme grandissant, lui dérobant tout espoir d’un meilleur lendemain  ? À contrepied de la morosité ambiante et « de cette crise qui n’en finit pas », le tout premier ebook Pour tout bagage on a vingt ans d’Anaïs Nighoghossian, édité sur Amazon, se veut le plaidoyer d’une jeunesse optimiste, bien loin du portrait désabusé qui en est souvent dressé. « Quelles que soient les situations sociales ou les époques, avoir vingt ans n’a jamais été simple. Alors pourquoi faire de cette période charnière le symptôme de toute une génération ? » s’indigne cette jeune communicante. Zlatan Ibrahimović, Nicolas Bedos, Mokless ou encore Maxime Verner : autant de personnalités que l’auteur connait de près ou de loin et dont elle retrace le parcours, sans tomber dans l’écueil du parisianisme ou encore dans le piège d’un simple catalogue de feuillets.

anais-nighoghossianQu’ils agacent ou qu’ils séduisent, tous ont fait preuve d’audace et de créativité, reflet métissé des aspirations d’une seule et même population. Les fameux 20-35 ans, enterrés avant l’heure et conjugués à l’imparfait. « À travers ces itinéraires parfois sinueux où pour certains rien n’est gagné d’avance, je mets au défi toute forme de fatalisme. Mobiles, informés, plus connectés que jamais, nous avons le monde à portée de main : pour peu que l’on ait le cran et l’envie.» Quand la sinistrose actuelle suffirait presque à justifier l’inertie de certains jeunes, ce coup de pied salvateur vient à point nous sortir d’un pessimisme bien trop confortable. La « dalle » de vivre plutôt que d’en baver.

L’essence cachée des contes

Une robe de la couleur du temps Le sens spirituel des contes de fées Jacqueline Kelen Éditions Albin Michel

Qui a dit que les contes de fées ne s’adressaient qu’aux enfants ? Un loup déguisé en grand mère, une citrouille se transformant en carrosse ou encore une grenouille qui épouse une princesse : « parvenu à l’âge adulte, aucun n’oserait se moquer de ces histoires pourtant bien étranges, à moins d’avoir abdiqué à ses rêves, à moins d’avoir renié son âme » assure Jacqueline Kelen dans son ouvrage Une robe de la couleur du temps.

Faisant tantôt rêver, sourire et même fantasmer, ces récits réveillent en chacun une spiritualité endormie, rappelant l’existence d’un monde supérieur au-delà de l’enveloppe terrestre, qui nous réduit bien souvent à un vilain Petit Canard ou un Petit Poucet. «Tire la chevillette et la bobinette cherra ». Comme une invitation à prendre le large à la manière des héros féériques, la magie de ces contes ne tient pas seulement aux histoires merveilleuses qu’ils racontent, mais à une sagesse intemporelle capable d’apaiser le coeur à elle seule. Naïveté mise à part. « Au fond de soi, chacun se sent prince ou princesse, fait pour vivre entouré de beauté, dans un univers de joie et destiné à un amour extraordinaire. Tel est le climat propre à l’esprit : immensément libre, lumineux et joyeux. » À la fois thérapeutiques et délicieusement régressives, ces fables se font le guide de tout cygne en devenir, aspirant à trouver la grandeur de sa véritable destinée. À lire et relire, pour éblouir le quotidien en prenant soin de son âme. 

J’ai débranché pour vous

emmanuelle_histoires de voir_debranche toutAprès l’angoisse de la page blanche, place à la phobie de l’écran noir. Imaginez la scène. Il y a quelques jours, sans même un vulgaire « push » en guise d’alerte, mon smartphone décide de rendre l’âme et m’abandonne lâchement. Panique à bord : en une seconde, me voilà coupée du monde et de la civilisation 2.0, sans montre ni GPS pour que je puisse ne serait-ce que rejoindre mon prochain rencard en temps voulu. Black out total.

Si la seule idée de se retrouver « déconnecté » de toute chose pourrait en affoler plus d’un, n’est-ce pas l’aubaine idéale pour lever les yeux de son téléphone, le temps de quelques jours ? Quitte à retrouver l’âge de pierre autant le faire en souriant, moyennant une imagination débordante afin de tromper l’ennui dans les transports en commun. Injoignable et personne pour m’emmerder. À l’abri du qui-vive et des MMS intempestifs, je me surprends progressivement à apprécier les joies du mode "silencieux", vivant pleinement le moment présent sans qu’il soit parasité par une enième vibration inutile. Zéro coup de fil, "le kiff total". J’en plaindrais presque ces accros du mobile qui, incapables de décrocher de Candycrush, pianotent si frénétiquement qu’ils en frôlent l’épilepsie entre deux stations de métro. Imperméables à tout signal extérieur, comme absorbés par l’étroitesse de leur monde qui tient sur la taille d’un écran. « Leur précieux ». Un horizon bien fade quand l’utile et l’indispensable ne se tiennent qu’à deux clics.

Si couper le cordon n’a rien gâché au plaisir de retrouver un nouvel appareil, je tâcherais désormais de l’utiliser volontairement à meilleur escient : comme un outil, non pas une extension de moi-même. À disposition de personne et certainement pas d’un gadget, je préfère encore rater un « push» que passer à côté du luxe d’avoir la paix. Mes propres batteries tiennent moins de 24 heures, autant les consacrer à l’essentiel en laissant le téléphone plus souvent dans le sac que sur la table.

Je pense donc je jouis

je-pense-donc-je-jouisQu’est ce qu’un "bon" coït ? Voilà une question – ô combien – existentielle que les philosophes ont préféré passer sous silence, à l’exception notable de Sade qui compense à lui seul la pudibonderie de ses pairs. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Entre plaisir, vérité, bonheur et passion, les penseurs se sont abstenus d’évoquer "ne serait ce qu’un innocent missionnaire", une lacune d’autant plus surprenante lorsque l’on sait à quel point le sujet travaille les esprits. Pas de quoi rougir en somme, si ce n’est de frustration. Quand d’après Freud et Platon toute recherche de la vérité commence avec le désir sexuel, pour Sylvain Bosselet, "un trou béant reste à combler pour marier le philosophe et le cul". Il n’en fallait pas plus pour que l’auteur passe à l’acte. Qu’est-ce qu’un "obsédé", une "belle" paire de fesses ou l’universellement "vrai" en sexualité ? Sans aucune gêne et pour notre plus grand plaisir, son dernier essai pose les jalons d’une "philosophie du cul" dépourvue d’a priori, avec un certain humour qui n’ôte rien à la qualité d’une réflexion constructive. "Il faut prendre au sérieux le cul – cette puissance capable de faire vasciller les rois sur leur piédestal". Comme une invitation à franchir la porte arrière vers l’extase, cette lecture jouissive se savoure créchendo avec tous les préliminaires qu’elle implique : le septième ciel à portée de page. 

La société de la fatigue

societe-de-la-fatigue"Fatigué d’être soi". Voilà une formule qui titillerait dans sa tombe Jean-Paul Sartre en personne, car il n’est d’enfer plus destructeur pour l’Homme que celui que chacun engendre en lui-même. Dépression, burn-out, syndrome borderline ou encore anxiété chronique : autant de "surchauffes" neuronales manifestes d’une brûlure de l’âme, en réaction à ce "moi" idéal devenu trop lourd à porter. Chacun ses tics, chacun ses tocs : jusqu’à ce que le fardeau vire à l’infarctus. C’est le triste constat que porte le philosophe Byung-Chul Han sur notre "société de la fatigue", dont l’excès de positivité a fini par user le sujet "plus vite qu’une roue de hamster qui roule inévitablement sur elle-même". Yes we can, disait-on pourtant : comme si l’impératif de perfection n’a fait qu’enfanter des ratés chroniques.

photoDevenu son propre loup, Narcisse ne peut même plus se voir en peinture, pris en otage entre l’exigence de performance et son égocentrisme asphyxiant. "Victime et bourreau, seigneur et valet" : auto-tyran d’un supplice qu’il a lui-même créé et dont il ne peut plus s’extraire, comme voué à jouer toutes ses cartes quitte à finir consumé. Un comble à l’époque où le bien-être affiché s’érige en nouveau Graal, béquille d’une compétitivité toujours à la hausse. "Trop vivants pour mourir et trop morts pour pouvoir vivre", n’est-ce pas un bien piètre horizon pour un jeu qui n’en vaut pas la chandelle ? Quitte à se faire force autant qu’elle soit salutaire, car une guerre menée contre soi est toujours perdue d’avance.

 

Plaisirs coupables

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"On n’est pas là pour rigoler !" nous rabâchait-on déjà sur les bancs de l’école. Avec les années, le constat ne s’arrange guère. Un carré de chocolat, une bouffée de cigarette, la saveur d’un bon verre de vin : autant de plaisirs innocents désormais trop coupables, qu’il faudrait presque "oser" revendiquer sans avoir à baisser les yeux. Imaginez l’insolence. Qu’on le veuille ou non : céder, c’est culpabiliser. Sans oublier l’impératif de se justifier une fois le crime accompli, quitte à en faire des tartines plus grosses qu’un pot de Nutella.

La honte. La cuillère de trop, la gorgée de travers : un rien suffit pour que la mouche devienne éléphantesque. Si seulement la coupe de champagne pouvait en faire autant et muter en magnum ! Rien d’étonnant à ce que l’happy hour tourne au vinaigre quand le bon vivant se voit traité d’alcoolique, d’irresponsable et de goinfre, le maudit verre étant toujours à moitié vide. Gare à celui qui vit un pied en dehors des convenances, car l’oeil inquisiteur de Sauron n’est jamais très loin pour lui rappeler le poids de sa faute. Rien ne gâche son plaisir, les occasions ne manquent pas. "Craquage", "tentation", "écart", voire "pêché", que reste-t-il des réjouissances de la vie lorsque même les mots interdisent d’y goûter ? La rechute. Diabolisée à outrance, l’évocation d’une douceur suffit désormais à couper l’appétit, comme si l’épicurisme menait nécessairement à l’orgie gargantuesque. Plutôt que de juger la descente du voisin ou la fréquence de son lever de coude, commençons d’abord par mettre de l’eau dans notre propre vin. Et cessons donc de culpabiliser à la moindre tentation, au risque de finir plus aigri qu’un mauvais pinard. Quand certains préféreront s’abstenir sous couvert de bonne conscience, mieux vaut boire du rouge que broyer du noir. Avec modération bien sûr, histoire d’être d’attaque pour cueillir demain.