Le moral au beau fixe

le moral au beau fixe"Vieilles douleurs, pluie de malheur", disait-on autrefois en guise de prévision météo. Comme tombée du ciel, notre humeur semble elle aussi sujette aux aléas climatiques, le moral au beau fixe virant gris au moindre nuage à l’horizon. Si le concept même de météo dépendance me laissait jusqu’ici dans une incompréhension totale, mon arrivée à Paris a changé la donne de manière radicale. Tornade assurée, face à laquelle les réserves en vitamine D ne font pas long feu: rien d’étonnant lorsque la dépression saisonnière s’éternise toute l’année, à l’exception de quelques rares éclaircies.

Un rayon de soleil ? Et la ville entière se sent revivre d’un coup, troquant "le syndrome du lundi matin" contre un réveil 100% Ricoré. Deux jours plus tard, une simple averse suffit pour faire pleuvoir plus d’insultes que de cordes, surtout lors des divers accrochages entre parapluies interposés. « La goutte de trop », dira-t-on. Quand depuis des siècles les hommes tentent d’anticiper les caprices célestes, jamais le sujet n’avait tant monopolisé les conversations qu’aujourd’hui : chaque soir, nous voilà pendus aux lèvres du grand gourou des « normales saisonnières», croisant les doigts pour qu’aucune intempérie ne vienne déroger à la règle. Printemps pluvieux, été pourri, canicule à l’horizon passé les 30 degrés : de la frustration chronique à l’exutoire aux angoisses, qu’importe le prétexte puisqu’il s’agit de râler. Juste ciel ! À force de pester moi-même contre le micro-climat parisien, je me retrouve à devoir subir mon humeur massacrante en plus du sale temps. Double peine. Si la misère est bien moins pénible au soleil, il ne tient qu’à nous de trouver d’autres sources de réconfort en son absence. Quitte à porter un teint qui ferait pâlir d’envie Dracula en personne, autant que cette blancheur soit aussi celle d’un sourire éclatant.

Pour tout bagage on a vingt ans

pour-tout-bagage-on-a-vingt-ans« Sacrifiée », « individualiste » ou encore « désenchantée », combien de temps la génération Y devra-t-elle faire les frais d’une psychose médiatique au défaitisme grandissant, lui dérobant tout espoir d’un meilleur lendemain  ? À contrepied de la morosité ambiante et « de cette crise qui n’en finit pas », le tout premier ebook Pour tout bagage on a vingt ans d’Anaïs Nighoghossian, édité sur Amazon, se veut le plaidoyer d’une jeunesse optimiste, bien loin du portrait désabusé qui en est souvent dressé. « Quelles que soient les situations sociales ou les époques, avoir vingt ans n’a jamais été simple. Alors pourquoi faire de cette période charnière le symptôme de toute une génération ? » s’indigne cette jeune communicante. Zlatan Ibrahimović, Nicolas Bedos, Mokless ou encore Maxime Verner : autant de personnalités que l’auteur connait de près ou de loin et dont elle retrace le parcours, sans tomber dans l’écueil du parisianisme ou encore dans le piège d’un simple catalogue de feuillets.

anais-nighoghossianQu’ils agacent ou qu’ils séduisent, tous ont fait preuve d’audace et de créativité, reflet métissé des aspirations d’une seule et même population. Les fameux 20-35 ans, enterrés avant l’heure et conjugués à l’imparfait. « À travers ces itinéraires parfois sinueux où pour certains rien n’est gagné d’avance, je mets au défi toute forme de fatalisme. Mobiles, informés, plus connectés que jamais, nous avons le monde à portée de main : pour peu que l’on ait le cran et l’envie.» Quand la sinistrose actuelle suffirait presque à justifier l’inertie de certains jeunes, ce coup de pied salvateur vient à point nous sortir d’un pessimisme bien trop confortable. La « dalle » de vivre plutôt que d’en baver.

L’essence cachée des contes

Une robe de la couleur du temps Le sens spirituel des contes de fées Jacqueline Kelen Éditions Albin Michel

Qui a dit que les contes de fées ne s’adressaient qu’aux enfants ? Un loup déguisé en grand mère, une citrouille se transformant en carrosse ou encore une grenouille qui épouse une princesse : « parvenu à l’âge adulte, aucun n’oserait se moquer de ces histoires pourtant bien étranges, à moins d’avoir abdiqué à ses rêves, à moins d’avoir renié son âme » assure Jacqueline Kelen dans son ouvrage Une robe de la couleur du temps.

Faisant tantôt rêver, sourire et même fantasmer, ces récits réveillent en chacun une spiritualité endormie, rappelant l’existence d’un monde supérieur au-delà de l’enveloppe terrestre, qui nous réduit bien souvent à un vilain Petit Canard ou un Petit Poucet. «Tire la chevillette et la bobinette cherra ». Comme une invitation à prendre le large à la manière des héros féériques, la magie de ces contes ne tient pas seulement aux histoires merveilleuses qu’ils racontent, mais à une sagesse intemporelle capable d’apaiser le coeur à elle seule. Naïveté mise à part. « Au fond de soi, chacun se sent prince ou princesse, fait pour vivre entouré de beauté, dans un univers de joie et destiné à un amour extraordinaire. Tel est le climat propre à l’esprit : immensément libre, lumineux et joyeux. » À la fois thérapeutiques et délicieusement régressives, ces fables se font le guide de tout cygne en devenir, aspirant à trouver la grandeur de sa véritable destinée. À lire et relire, pour éblouir le quotidien en prenant soin de son âme. 

J’ai débranché pour vous

emmanuelle_histoires de voir_debranche toutAprès l’angoisse de la page blanche, place à la phobie de l’écran noir. Imaginez la scène. Il y a quelques jours, sans même un vulgaire « push » en guise d’alerte, mon smartphone décide de rendre l’âme et m’abandonne lâchement. Panique à bord : en une seconde, me voilà coupée du monde et de la civilisation 2.0, sans montre ni GPS pour que je puisse ne serait-ce que rejoindre mon prochain rencard en temps voulu. Black out total.

Si la seule idée de se retrouver « déconnecté » de toute chose pourrait en affoler plus d’un, n’est-ce pas l’aubaine idéale pour lever les yeux de son téléphone, le temps de quelques jours ? Quitte à retrouver l’âge de pierre autant le faire en souriant, moyennant une imagination débordante afin de tromper l’ennui dans les transports en commun. Injoignable et personne pour m’emmerder. À l’abri du qui-vive et des MMS intempestifs, je me surprends progressivement à apprécier les joies du mode "silencieux", vivant pleinement le moment présent sans qu’il soit parasité par une enième vibration inutile. Zéro coup de fil, "le kiff total". J’en plaindrais presque ces accros du mobile qui, incapables de décrocher de Candycrush, pianotent si frénétiquement qu’ils en frôlent l’épilepsie entre deux stations de métro. Imperméables à tout signal extérieur, comme absorbés par l’étroitesse de leur monde qui tient sur la taille d’un écran. « Leur précieux ». Un horizon bien fade quand l’utile et l’indispensable ne se tiennent qu’à deux clics.

Si couper le cordon n’a rien gâché au plaisir de retrouver un nouvel appareil, je tâcherais désormais de l’utiliser volontairement à meilleur escient : comme un outil, non pas une extension de moi-même. À disposition de personne et certainement pas d’un gadget, je préfère encore rater un « push» que passer à côté du luxe d’avoir la paix. Mes propres batteries tiennent moins de 24 heures, autant les consacrer à l’essentiel en laissant le téléphone plus souvent dans le sac que sur la table.

Je pense donc je jouis

je-pense-donc-je-jouisQu’est ce qu’un "bon" coït ? Voilà une question – ô combien – existentielle que les philosophes ont préféré passer sous silence, à l’exception notable de Sade qui compense à lui seul la pudibonderie de ses pairs. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Entre plaisir, vérité, bonheur et passion, les penseurs se sont abstenus d’évoquer "ne serait ce qu’un innocent missionnaire", une lacune d’autant plus surprenante lorsque l’on sait à quel point le sujet travaille les esprits. Pas de quoi rougir en somme, si ce n’est de frustration. Quand d’après Freud et Platon toute recherche de la vérité commence avec le désir sexuel, pour Sylvain Bosselet, "un trou béant reste à combler pour marier le philosophe et le cul". Il n’en fallait pas plus pour que l’auteur passe à l’acte. Qu’est-ce qu’un "obsédé", une "belle" paire de fesses ou l’universellement "vrai" en sexualité ? Sans aucune gêne et pour notre plus grand plaisir, son dernier essai pose les jalons d’une "philosophie du cul" dépourvue d’a priori, avec un certain humour qui n’ôte rien à la qualité d’une réflexion constructive. "Il faut prendre au sérieux le cul – cette puissance capable de faire vasciller les rois sur leur piédestal". Comme une invitation à franchir la porte arrière vers l’extase, cette lecture jouissive se savoure créchendo avec tous les préliminaires qu’elle implique : le septième ciel à portée de page. 

La société de la fatigue

societe-de-la-fatigue"Fatigué d’être soi". Voilà une formule qui titillerait dans sa tombe Jean-Paul Sartre en personne, car il n’est d’enfer plus destructeur pour l’Homme que celui que chacun engendre en lui-même. Dépression, burn-out, syndrome borderline ou encore anxiété chronique : autant de "surchauffes" neuronales manifestes d’une brûlure de l’âme, en réaction à ce "moi" idéal devenu trop lourd à porter. Chacun ses tics, chacun ses tocs : jusqu’à ce que le fardeau vire à l’infarctus. C’est le triste constat que porte le philosophe Byung-Chul Han sur notre "société de la fatigue", dont l’excès de positivité a fini par user le sujet "plus vite qu’une roue de hamster qui roule inévitablement sur elle-même". Yes we can, disait-on pourtant : comme si l’impératif de perfection n’a fait qu’enfanter des ratés chroniques.

photoDevenu son propre loup, Narcisse ne peut même plus se voir en peinture, pris en otage entre l’exigence de performance et son égocentrisme asphyxiant. "Victime et bourreau, seigneur et valet" : auto-tyran d’un supplice qu’il a lui-même créé et dont il ne peut plus s’extraire, comme voué à jouer toutes ses cartes quitte à finir consumé. Un comble à l’époque où le bien-être affiché s’érige en nouveau Graal, béquille d’une compétitivité toujours à la hausse. "Trop vivants pour mourir et trop morts pour pouvoir vivre", n’est-ce pas un bien piètre horizon pour un jeu qui n’en vaut pas la chandelle ? Quitte à se faire force autant qu’elle soit salutaire, car une guerre menée contre soi est toujours perdue d’avance.

 

Plaisirs coupables

emmanuelle_histoires de voir_carpe diem

"On n’est pas là pour rigoler !" nous rabâchait-on déjà sur les bancs de l’école. Avec les années, le constat ne s’arrange guère. Un carré de chocolat, une bouffée de cigarette, la saveur d’un bon verre de vin : autant de plaisirs innocents désormais trop coupables, qu’il faudrait presque "oser" revendiquer sans avoir à baisser les yeux. Imaginez l’insolence. Qu’on le veuille ou non : céder, c’est culpabiliser. Sans oublier l’impératif de se justifier une fois le crime accompli, quitte à en faire des tartines plus grosses qu’un pot de Nutella.

La honte. La cuillère de trop, la gorgée de travers : un rien suffit pour que la mouche devienne éléphantesque. Si seulement la coupe de champagne pouvait en faire autant et muter en magnum ! Rien d’étonnant à ce que l’happy hour tourne au vinaigre quand le bon vivant se voit traité d’alcoolique, d’irresponsable et de goinfre, le maudit verre étant toujours à moitié vide. Gare à celui qui vit un pied en dehors des convenances, car l’oeil inquisiteur de Sauron n’est jamais très loin pour lui rappeler le poids de sa faute. Rien ne gâche son plaisir, les occasions ne manquent pas. "Craquage", "tentation", "écart", voire "pêché", que reste-t-il des réjouissances de la vie lorsque même les mots interdisent d’y goûter ? La rechute. Diabolisée à outrance, l’évocation d’une douceur suffit désormais à couper l’appétit, comme si l’épicurisme menait nécessairement à l’orgie gargantuesque. Plutôt que de juger la descente du voisin ou la fréquence de son lever de coude, commençons d’abord par mettre de l’eau dans notre propre vin. Et cessons donc de culpabiliser à la moindre tentation, au risque de finir plus aigri qu’un mauvais pinard. Quand certains préféreront s’abstenir sous couvert de bonne conscience, mieux vaut boire du rouge que broyer du noir. Avec modération bien sûr, histoire d’être d’attaque pour cueillir demain.

Dictionnaire de l’impossible

dictionnaire-impossible"Bienvenue dans la quatrième dimension". Page après page, vous n’en finirez pas d’être surpris en ouvrant le Dictionnaire de l’impossible de Didier Van Cauwelaert, qui emmène son lecteur aux frontières du visible en bouleversant ses repères les plus ancrés. Sans jamais le tromper ; preuves, faits précis et témoignages à la clé. Du poussin télépathe aux guérisons miraculeuses de Lourdes et jusqu’à l’hostie lévitant en direct sur France 2, le lauréat du prix Goncourt 1994 passe en revue plus de deux siècles de mystères, aux phénomènes a priori invraisemblables et pourtant bien réels. Impossible de décrocher tant l’imaginaire déborde parfois de la réalité, les histoires de ce recueil surréaliste se dévorant plus vite que des petits pains. Effet crescendo garanti, curiosité oblige.

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Si les plus sceptiques chercheront à tout prix la magouille, l’immense travail de recherche réalisé par l’auteur n’a pas vocation à convertir qui que ce soit. Bien au contraire."Sans se laisser gruger, abrutir ou larguer", il invite plutôt à explorer les savoirs insolites avec "ce qu’il faut de distance et d’instinct", évitant le "rationalisme obtus comme la crédulité péremptoire" qui sont tous deux ennemis de l’intelligence. Quartier libre à l’interprétation. Quand le véritable doute de Descartes consistait à "douter de tout, y compris du bien-fondé de ce doute", n’est-ce pas par paresse que l’on se limite souvent aux certitudes établies ? "Ce qui apparemment nous dépasse n’est pas là pour nous rabaisser, mais pour nous aider à aller plus loin." Comme une invitation à la liberté d’agrandir le champ des possibles, cet ouvrage incite avant tout à penser le monde autrement. Quitter sa zone de confort pour rêver grand, et non terre à terre.

Des gros mots aux grands plaisirs

"Bordel de m*rde !" En voilà une drôle de manière de commencer un billet. Et pourtant, qui n’a jamais succombé au plaisir coupable de l’obscène, ou éprouvé cette fierté jubilatoire à la suite d’un juron bien placé ? Crus, grivois, et même scatologiques, les gros mots font un bien fou. Pas seulement aux enfants d’ailleurs, à qui l’on interdit de les prononcer alors que nous en sommes les premiers friands. Une boulimie verbale où chacun possède ses préférés, dont il use et abuse selon l’humeur. Petite, j’étais déjà très "caca pipi" : la simple évocation des WC suffisait à provoquer chez moi un fou rire, m’emportant dans une transe rabelaisienne dont il était ensuite difficile de m’extraire. Imaginez le carnage. Encore aujourd’hui, je cède volontiers à ce petit plaisir régressif, davantage pour lâcher la pression que pour braver l’interdit. "P*tain" par ci, "ch*ottes" par là, un "fait ch*er" qui s’échappe comme un pet ; et me voilà soulagée en moins de temps qu’il n’en faudrait pour réciter une formule magique. La satisfaction transgressive en plus.

emmanuelle_histoires de voir_le juronQu’importe si les âmes sensibles nous traitent de charretiers. Pourquoi s’abstenir d’une catharsis aussi (mal)saine que jouissive, à la condition que sa fréquence ne vire pas au toc de langage. Car s’il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir libérateur d’un "m*rde !" impulsif, rien n’est moins aisé que de manier le juron avec élégance. N’est pas le capitaine Haddock qui veut pour exceller en chimie langagière, le verbe pimenté résulte avant tout d’un savant dosage : dans les plats comme dans les mots, point trop n’en faut. Sabords ! Quand l’excès de vulgarité frôle l’indigestion, aucune mise en bouche ne se savoure mieux qu’un juron fraîchement pressé. Acide, vitaminé, radical: rien de tel pour envoyer valser tout ce qui nous agace. Et vindiou… la liste est longue !

Punir sans martyr

emmanuelle-histoires de voir_ enfant roiQui aime bien châtie bien. Il est loin le temps des maîtresses qui martelaient à coup de règle les doigts des élèves indociles, les petites violences correctionnelles se voient désormais réservées aux adultes consentants. De la présomption de fessée au délit de laxisme, il aura suffit moins d’un siècle pour inverser le rapport de force ; en famille, à l’école et plus largement en société. En l’espace d’une claque, l’autorité a changé de camp. C’est ce qu’affirme Emmanuel Jaffelin dans son livre "coup de poing" : "de bourreau, le parent est devenu esclave : de monarque, il est devenu courtisan". Un refus de punir symptomatique d’une démocratie qui "n’affronte pas les problèmes", préférant repousser l’échéance tant elle est "omnibulée par la dignité". Chassée de la famille comme du cadre scolaire, la punition a mauvaise presse. Une absence d’autorité d’autant plus grave qu’elle incite aujourd’hui à la récidive, au sortir de prison comme de l’heure de colle.

punition

Apologie de la punition
Emmanuel Jaffelin
Editions Plon

Proscrite au profit d’une déresponsabilisation totale, la sanction n’est-elle pas pourtant le préalable à une justice véritablement juste ? Politiquement incorrecte, cruelle et même tabou, cette dernière se voit réduite à la violence d’un geste qui fait mouche, alors qu’elle est par essence le premier pas vers le pardon. Une réparation du "corps et du coeur", pour "recoudre ce qui a été déchiré, sans en découdre". Quand la mère indigne cède facilement à la pulsion d’une gifle sous le coup d’une humeur, celle qui baigne l’enfant roi dans le laisser-aller serait-elle pour autant moins coupable ? S’il faut réapprendre à corriger le tir, "qui punit bien, a bien moins à punir*".

* Citation d’Antoine Houdar de La Motte ; Œuvre : Les abeilles – 1719.