Des voeux aux aveux

histoires de voir_dessin_emmanuelle_pDes mots lancés en l’air, il en pleut des cordes en cette période de fêtes. Et pourtant, rares sont ceux qui y attachent une profonde importance, comme si leurs voeux avaient fini par être vidés de leur substance, année après année. À chacun son refrain, à la manière d’un disque rayé : amour, bonheur, gloire et beauté. Du recyclage intensif.

Pour une fois, osons rêver un peu puisque la période s’y prête. Si nos souhaits ne se réalisent pas toujours (voire jamais) comme on le voudrait, sans doute que l’intention n’avait pas été assez forte, au moment de les dire. Plus qu’un sens propre, les mots ont un poids. Trop lourd parfois au vu des conséquences qu’ils engendrent. Combien de «vides paroles» ont-elles laissé de profondes cicatrices, s’abattant comme des lames de rasoir sur l’objet de leur courroux ? Quand un simple compliment peut illuminer une journée à lui seul, on minimise bien souvent le pouvoir des messages qu’on libère. Ou l’importance de bien les choisir ; car parler, c’est agir.

Il en va de la pensée positive comme de nos propres souhaits. Seule la puissance du tir leur permet d’atteindre la cible en plein coeur. Quitte à retrouver son regard d’enfant le temps des festivités, autant s’offrir le luxe d’y croire pour de vrai. Faire un voeu, c’est sauter dans le vide, et prendre le risque de se viander à tout instant. S’en priver le soir du réveillon serait d’autant plus criminel que nous passons notre vie d’adulte dans la retenue. N’enterrez-pas ce précieux grain de folie… Joyeuses fêtes à tous !

Le syndrome de l’Avent

dessin-du-jour_emmanuelle-noelDans l’art de tendre l’autre joue, je suis passée experte au fil des années. Et plus particulièrement la veille de Noël, où le bon Dieu prend un malin plaisir à éprouver mon karma, sans doute pour relever le goût des retrouvailles à venir. Une fête en famille, ça se mérite : bon gré, mal gré j’ai fini par le comprendre. Chaque décembre, la même rengaine : comme si la taxe d’habitation n’avait pas suffisamment vidé mon compte le mois dernier. Quand ce n’est pas la voiture qui rend l’âme, c’est la chaufferie, où encore le frigo qui entame une grève de la faim. Cette fois-ci, au tour de la robinetterie d’inonder mon appartement, et me faire passer un dimanche digne d’une virée à la piscine municipale. Les cris d’enfants en moins, les éponges en plus. Les joies de la fuite, somme toute.

Une telle manifestation de la grâce divine, vaut mieux en rire qu’en pleurer : surtout quand on sait que dans certaines croyances ce genre de mésaventure porte chance. Purification oblige. Lavée de tout pêché, me voilà prête à rincer un Bordeaux pour avaler la pilule, avant d’en revenir à la corvée principale de l’hiver : la course aux cadeaux. Pour le coup, l’eau a bien coulé sous les ponts depuis l’année où Tomb Raider II m’a fait pleurer de joie au pied du sapin. C’était il y a 15 ans : désormais, je ne sais plus quoi m’offrir et aux autres encore moins.

S’il n’est pas toujours facile de mettre le doigt sur le présent rêvé de chacun, le prix n’égale pas forcément la sincérité qui l’accompagne. Pour preuve, aucun cadeau, aussi cher soit-il, n’a pu m’émouvoir autant que ce foutu jeu vidéo dont je me souviens encore. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, quitte à braver la cohue et l’avalanche de « bons plans » en magasin. Une box offerte pour tout achat, deux produits pour le prix d’un, le troisième gratuit : de quoi nous faire oublier la liste initiale et dépenser davantage… Toujours plus, mais moins bien.

Moi qui comptais écrire une longue lettre au Père Noël, me voilà faire face à l’angoisse de la page blanche. Panne sèche. Rien à demander. Dans l’attente de me laisser surprendre, je tâcherais d’éviter d’enchaîner les maladresses ménagères à la vitesse des chocolats du calendrier de l’Avent. À chaque jour suffit sa peine, surtout lorsque l’on n’a que deux joues à tendre et pas de rabais pour une troisième.

Yann Arthus-Bertrand : “La politique manque d’amour”

© Erwan Sourget Yann Arthus-Bertrand.

© Erwan Sourget
Yann Arthus-Bertrand.

Fondateur de l’Agence Altitude, président de GoodPlanet et “Ambassadeur de bonne volonté” du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), le célèbre cinéaste et photographe poursuit son combat contre le réchauffement climatique et pour une écologie humaniste.

  • En septembre, vous avez été invité à exposer sur le siège des Nations Unies à New York pour sensibiliser à la lutte contre le changement climatique. Quand les États se sont engagés à limiter la hausse de la température mondiale à deux degrés d’ici 2015, comment, selon vous, inciter les dirigeants à “décarboner” leurs économies ?

S’il est toujours aussi difficile de faire rimer “décarbonisation” avec “croissance”, il me semble cependant que la prise de conscience environnementale a atteint cette année un degré supérieur. En termes d’action, des réponses concrètes existent d’ores et déjà pour lutter contre le réchauffement climatique, que la Fondation GoodPlanet a rassemblé au sein de son dernier livre 60 solutions, distribué en version papier à toutes les délégations de l’ONU lors du Sommet sur le Climat à New-York. Côté citoyen, une grande marche a été organisée pour appeler à la mobilisation dans plusieurs villes du monde : j’y ai moi-même participé à New-York aux côtés d’Al Gore, Ban Ki-Moon et Bill De Blasio, dans une ambiance profondément émouvante et engagée. Car depuis le début de mon combat, c’est la première fois que je remarque un tel élan international face à l’urgence climatique.

  • Vous avez proposé 60 solutions au changement climatique dans votre dernier ouvrage : pourriez-vous en citer quelques unes ?

Sachant que l’élevage émet aujourd’hui entre 20 et 30% de gaz à effet de serre (soit nettement plus que les transports), l’une des solutions les plus évidentes consiste simplement à consommer moins de viande. Loin des grands discours théoriques, le livre 60 solutions propose des réponses concrètes et réalisables pour lutter contre le changement climatique à toutes les échelles, individuelle et collective. Si le monde politique manque d’amour, il nous faut aujourd’hui une écologie beaucoup plus humaniste et ouverte sur le monde, d’autant plus en ces temps de crise financière, écologique et morale.

  • Alors que la France s’est toujours montrée hostile à l’exploitation du gaz de schiste, Nicolas Sarkozy à relancé le débat en se prononçant en sa faveur. Quel est votre ressenti par rapport à ses déclarations ? Pensez-vous que l’on peut se passer du nucléaire comme du gaz de schiste ? 

Sans être foncièrement “anti-gaz de schiste”, je ne serais pas en faveur de son exploitation, tout simplement parce qu’il n’existe à ce jour aucune façon “propre” de le faire. L’urgence porte avant tout sur la réduction de notre propre facture énergétique avec les moyens existants.

  • À quelques mois de la conférence mondiale sur le climat qui doit se tenir à Paris, la France fait le pari de l’écologie positive avec son projet de loi de transition énergétique. Pensez-vous que la croissance verte est un levier de sortie de crise efficace ?

Essayons ! Car il est beaucoup trop tard pour être pessimiste. Aujourd’hui, le monde entier avance vers un suicide collectif en connaissance de cause, sans que la prise de conscience du problème climatique n’ait véritablement changé nos habitudes de vie. Si certaines initiatives peuvent encore porter espoir, je n’y crois qu’à moitié au vu de l’ampleur du problème. Le vrai déclic viendra quand l’Homme ne considérera plus l’écologie comme un “effort”, mais comme quelque chose de naturel.

  • Entre photographies, longs-métrages, l’association Good Planet et l’Agence Altitude, vous avez toujours souhaité que l’Homme change de regard sur le monde. Quand les États peinent à prendre des décisions environnementales pour des raisons d’intérêt, comment de “simples citoyens” peuvent-ils agir – vraiment – pour éveiller les consciences ?

L’écologie ne se résume pas à trier ses déchets et “manger bio” ! Dans une société où la consommation fait grimper le PIB en détruisant les ressources naturelles, la planète ne pourra plus supporter très longtemps notre rythme de vie actuel. Le véritable changement viendra non pas des hommes politiques, mais d’une profonde révolution spirituelle, morale et éthique des citoyens que nous sommes tous.

 

Jeux de langue

 

histoire de voir_emmanuelle_dessin_le pouvoir d achat« Allô quoi ! » Pendant que la France entière reste scotchée devant l’affaire Nabilla, le « génie des langues » a pris un coup dans l’aile. Sans que personne ne s’étonne que cette actu détrône le G20 à la une de nombreux médias. Allô… dîtes-vous ? On n’arrête pas le progrès, ni la connerie humaine d’ailleurs, surtout lorsqu’il s’agit de mettre la matière grise des masses en mode veille. Si l’abus de langage était d’abord réservé aux télé-réalités abrutissantes, l’épidémie de novlangue a « rebooté » notre cerveau jusqu’à ce qu’il gobe volontiers les foutaises qui le gavaient autrefois : pas seulement venant des pubs, mais aussi du discours politique de ces dix dernières années. Pire encore qu’une addiction au sucre.

Aux classiques « redressement productif », « flexisécurité », « pouvoir d’achat » et autres ritournelles redondantes (en bonne élève, j’applique scrupuleusement l’art de la répétition !), se succèdent désormais les « faire France », « faire de l’en-commun », « produire des possibles », avec une mention spéciale pour les couples confrontés à « l’infertilité sociale ». Franchement, fallait le trouver celui-là. Sans queue ni tête, les mots ont surtout perdu leur sens, servant davantage à parler pour ne rien dire ou gommer des réalités qui fâchent. On croirait presque au complot d’un abêtissement volontaire, réduisant les limites de la pensée aux confins d’un baragouinage abordable. S’il faut tourner la langue sept fois dans sa bouche avant de parler, gardons-nous également de boire de vides paroles au risque de finir comme des « heureux ignorants ». Quitte à faire la sourde oreille la prochaine fois qu’un « Allô ! » nous interpelle.

Sade débauche le musée d’Orsay

sade-orsayDécidément, ça bande dur au Musée d’Orsay. Après Masculin/Masculin l’année dernière, au tour de Sade de défrayer la chronique à l’occasion du bicentenaire de sa mort, dans une exposition aux intentions sulfureuses et osées : « Sade : Attaquer le soleil ». Quoi de plus excitant qu’une bonne partouze en guise de teaser quand le divin marquis se met à dévergonder la culture ? Bien tenté, ce coup de buzz en viendrait presque à desservir le propos, noyé dans la densité de 400 œuvres comme un puceau dans la cohue d’une orgie.

Fallait le faire. Si la nudité n’est pas une première à Orsay, l’approche promotionnelle n’en reste pas moins déroutante de la part d’un musée. Surtout lorsque l’hommage attendu se sert davantage de l’aura de Sade comme prétexte à rassembler plusieurs œuvres sous une étiquette aguicheuse. Clandestin, débridé et longtemps lu sous le manteau, la fascination que suscite ce personnage est restée intacte au travers du temps. Rien d’étonnant donc à vouloir exploiter le juteux filon. De Goya à Picasso et en passant par Rodin, l’événement invite à explorer l’influence que l’écrivain a exercé sur les arts, illustrant le désir, son animalité et ses divers excès de cruauté. Citations des écrits à l’appui. Car « de même que Sade n’a pas inventé le sadisme, le XIXe siècle n’a pas découvert la violence amoureuse, mais va en faire l’une de ses préoccupations majeures » assure Annie Le Brun, la commissaire de l’exposition.

Malgré un parcours labyrinthique et légèrement « fourre-tout », Orsay recrée en finesse l’atmosphère occulte d’un authentique cabinet de perversités. Lumière tamisée, silence cachotier et subversif, c’est à peine si les visiteurs osent chuchoter. Spectateurs de leurs propres travers : humains, trop humains, inhumains. Si personne n’en ressort vraiment indemne, l’expérience vaut largement le coup de faire la queue.

Niki de Saint Phalle met le feu au Grand Palais

Niki de Saint PhalleSacrée flingueuse au Grand Palais. Si Niki de Saint Phalle fut l’une des artistes les plus populaires de son temps, la majeure partie de son œuvre reste pourtant largement méconnue aujourd’hui, à l’exception des célèbres « Nanas » à l’embonpoint jovial et criard. Tout d’abord mannequin, puis épouse et mère, son histoire aurait pu en rester là. Mais c’était sans compter la révolte viscérale qui animait la jeune femme, ou le besoin explosif de « domestiquer les dragons » qui agitaient son âme. « J’ai décidé très tôt d’être une héroïne. L’important était que ce fût difficile, grand, excitant. » Aussi chaotique que sa propre vie délurée. Autodidacte, Niki peint avec ses tripes, marquée par une volonté farouche de « montrer, montrer tout », pour vomir une rage créative à la fois pop et provoc’. Comme une revanche à prendre, d’abord sur son père qui l’avait violée à l’âge de 11 ans, ou encore sur cette mère « dévorante » à laquelle elle ne veut surtout « pas ressembler ». Un règlement de compte sans fioritures, dont toute la violence s’exorcise dans la série des « Tirs » qui a valu à Saint Phalle le surnom de « Calamity Jane » de l’art. C’est peu dire qu’elle a la gâchette facile.

Saint Sebastien (Portrait of my lover) © 2014 Niki Charitable Art Foundation, All rights reserved

Saint Sebastien (Portrait of my lover) © 2014 Niki Charitable Art Foundation, All rights reserved

« En 1961, j’ai tiré : sur papa, tous les hommes, les petits, les grands, les importants, les gros, mon frère, la société… Je tirais parce que j’étais fascinée de voir le tableau saigner et mourir. À vos marques! Prêt! Feu! » À la fois peintre, sculptrice, féministe et cinéaste, l’exposition rend hommage à toutes les dimensions de l’œuvre de Saint Phalle, seule nana a avoir su s’imposer dans un univers de gars et conquérir le « grand public ». En témoigne l’attroupement de personnes face à chacune des vidéos de Niki diffusées pendant l’exposition, incapable de décrocher du magnétisme de cette « sorcière aux yeux bleus ». S’il faut toucher le spectateur en plein cœur pour être réhabilitée, autant dire que Niki a déjà atteint sa cible.

La France n’aime pas les riches

France aime pas richesPersonne n’aime les riches. Et les Français tout particulièrement, qui ont même fait de la haine du fric un véritable sport national. À force de se répéter en boucle que « l’argent ne fait pas le bonheur », aurait-on fini par oublier qu’il y contribue quand même foutrement bien ? Un dicton aussi rassurant qu’hypocrite, dont les plus pingres sont bizarrement les plus friands, se défilant illico lorsque vient le moment de payer l’addition. La bonne planque.

Crevons l’abcès une bonne fois pour toutes. La richesse, comme la beauté, font certainement partie des choses les moins bien partagées en ce monde après le bon sens. Rien d’étonnant donc à ce que cette « injustice » agace autant qu’elle suscite la jalousie, surtout lorsqu’on nous l’agite impunément sous le nez, nous renvoyant à nos poches vides et leur budget aussi « coquet » qu’une kitchenette parisienne.

Nuance. L’indécence du nouveau riche n’a pourtant rien à voir avec les fruits d’un travail mérité, que certains recherchent désespérément en jouant au loto le vendredi soir. Pas nécessairement pour flamber d’une traite ce que certains rêveraient de gagner en un an, mais simplement pour la jouissance de s’en sentir capable. Car si l’argent ne fait pas le bonheur, il procure une sérénité d’esprit qui, elle, lui est fondamentale. Voyager un peu plus, stresser un peu moins, ne pas se sentir obligé de regarder systématiquement les prix, sont autant de petits luxes quotidiens que chacun aimerait pouvoir s’offrir sans souffrir. Où est le mal ?

Ce n’est pas le pognon qu’il faut haïr, ni ceux qui le possèdent. C’est l’attitude ingrate et malsaine que certains adoptent lorsqu’il leur brûle les doigts. Plutôt que de râler contre « ces riches cons » (qui ne le sont pas tant que ça, puisqu’ils ont su bâtir leur petit empire à la différence de beaucoup), pourquoi ne pas les considérer comme moteur pour se décarcasser à son tour ? La jalousie a beau être confortable, elle n’a jamais enrichi personne si ce n’est dans sa frustration.