La guerre du soutif

Soutien gorge_emmanuelle_histoire de voirY a du monde au balcon ! S’il a suffit d’une session photo pour que Kim Kardashian réconcilie le monde entier avec son hémisphère sud (y compris les tailles XXL), certaines femmes n’arriveront jamais à se satisfaire de leur poitrine. Du moins à en croire les colonnes estivales de la presse féminine, que l’on feuillette volontiers sur le sable pendant que la peau dore au soleil. Trop petits, trop gros, en forme de poire ou de gant de toilette : rares sont celles qui remercient Dame nature pour ce qu’elle a bien voulu leur donner, tant les seins mettent en jeu l’image de soi et d’autant plus sur la plage. Surtout lorsque l’on considère la bronzette d’un point de vue masculin : ce qui devient tout de suite beaucoup plus drôle. Coincé entre la serviette de bain de sa copine et la pile de magazines rose bonbon, difficile de résister à l’envie de se rincer l’oeil en douce, sur les sirènes des couvertures comme la voisine de transat’. Faut bien tromper l’ennui en attendant que l’heure tourne. Lire la suite

Des larmes de crocodile

birkin croco_histoires de voir_emmanuelle_dessinLa chasse à l’homme est ouverte. Face au soulèvement planétaire qu’a provoqué la mort du lion Cecil, difficile de ne pas sortir les crocs contre ce dentiste amateur de trophées. Ce même genre de trophée que les plus opulentes d’entre nous exhibent fièrement à leur bras, sans s’émouvoir de la souffrance animale que coûte souvent la confection d’un tel accessoire. Le sac Birkin. Loin des yeux, loin du cœur. Mais jamais du porte-monnaie : en croco, lui aussi, bien évidemment. Si je suis la première à pouvoir m’extasier (comme bon nombre de femmes) devant la beauté des créations de grands couturiers, jamais je n’ai considéré le luxe sous le prisme de la cruauté. Tout simplement parce que le rêve ne s’achète pas au prix du sang, aussi « rare et cher » que puisse être notre bon plaisir. Lire la suite

Revivre

revivre-fredericwormsUn verbe aux sens contradictoires, exprimant à lui seul l’ambivalence de l’être et l’une des clés de notre époque maniaco-dépressive. Ce terme, c’est « revivre » : renaître à nouveau mais aussi se replonger en soi-même, ou se laisser rattraper « par un passé qui ne passe pas ». Une double expérience en plein coeur du dernier livre de Frédéric Worms, dont la lecture tombe à pic en cette période estivale si propice à la méditation et à la découverte de soi. « Chaque année, sans se lasser, le merveilleux printemps raconte à nouveau l’histoire de cette résurrection », notait Vladimir Jankélévitch dans son Traité des vertus. Et à l’été d’amener le sentiment « d’être vivant » à son comble … sans pour autant oublier l’hiver. En ce sens, le sous-titre choisi par le philosophe, « éprouver nos blessures et nos ressources », est lourd de signification. Quiconque a connu la mort, la maladie ou le chagrin, a déjà été traversé par cette sensation troublante lorsque la vie « reprend » avec un immense soulagement. Un nouveau départ. Cette tension permanente, entre résistance et délivrance, fait tout l’objet de la pensée de l’auteur, pour qui « l’avenir n’est pas un horizon, toujours reculé, mais une avancée, incessamment reprise. C’est le fait de marcher et de voir qui suscite l’horizon du monde et de l’action ». Ainsi, ses nombreuses références à Dante, Nietzsche ou Kierkegaard ne présentent pas seulement l’occasion de réviser ses classiques, mais bien de renouer avec l’intensité de son existence malgré l’agitation du monde contemporain. Pour prendre « soin des blessures de chacun mais aussi des ressources de tous ». Un art de « revivre » qui pourrait bien être le seul possible aujourd’hui.

Espace vital : alerte à l’invasion

euclide-espace-vital

« Pot de colle ». À Paris, force est d’admettre que l’expression ne s’applique pas qu’aux couples neuneus, surtout si l’on est adepte des transports en commun. Heure de pointe oblige, chaque sortie de bureau vous emporte dans un rapport fusionnel (consenti ou non) avec l’ensemble de vos voisins de métro, le temps d’un trajet moins glamour que celui que vous vantent les pubs pour « s’envoyer en l’air » entre deux stations. « Pas avec n’importe qui ? » Tu parles. Un coup de coude par ci, un croche pied par là, des frottis en veux-tu en voilà : de quoi repousser les limites d’un espace vital déjà confiné dans son 20m2 parisien. Une taille coquette dont on s’accommode… jusqu’à ce qu’une tierce personne vienne l’envahir. Lire la suite

Tapis rouge pour Velázquez

velazquezManet le qualifiait de « peintre des peintres ». Près de quatre siècles après la mort de Diego Velázquez, le Grand Palais lui consacre une rétrospective d’autant plus attendue que ses productions se font rares dans les musées français. Une première annoncée comme événementielle malgré l’absence des Ménines, le chef d’œuvre absolu dont le musée du Prado ne se sépare jamais. Si Velázquez a longtemps rêvé de devenir le peintre attitré du roi d’Espagne, ses portraits officiels ne représentent qu’une partie de la visite, dont les sections reprennent plutôt la trame biographique d’un artiste aussi talentueux que mystérieux. Peintre économe, Velázquez a peu produit : ce qui n’empêche pas ses représentations de frapper tout spectateur qui croiserait le regard d’Innocent X, de l’infante Marguerite ou des nombreux autres modèles grâce auxquels il a pu révolutionner les codes d’un genre plutôt rigide. Un coup de pinceau que le pape en personne qualifiait de « trop vrai ». Lire la suite

Au saut du lit

emmanuelle_histoire de voir_insomnieSi l’avenir appartenait vraiment à ceux qui se lèvent tôt, je serais multimillionnaire depuis longtemps. Sans blague. Quand certains prennent l’habitude d’avancer leur montre de 10 minutes pour éviter les retards, j’ai très vite compris que quelque chose dysfonctionnait avec mon horloge interne. Chaque nuit, la même rengaine : 6h30 et mes yeux s’ouvrent d’eux-mêmes. Indépendamment, bien sûr, de l’heure à laquelle je me couche : sinon ce serait trop simple. Petite, déjà, j’avais pris l’habitude de me lever aux aurores: pour profiter de la ville encore endormie, avec la sensation exquise de la voir s’éveiller rien que pour moi. Sans qu’aucun bruit ne vienne perturber ma contemplation. Ou presque. Car c’est sans compter le camion-poubelle qui s’est incrusté dans ce précieux rituel depuis que je vis à Paris. Impossible d’ouvrir la fenêtre, de savourer un café ou une clope sans entendre un klaxon, ou un vrombissement qui réveille en fanfare tout l’immeuble à heure fixe. On en regretterait presque le chant du coq.

Si je chéris encore aujourd’hui ce moment matinal, force est d’admettre qu’il ne fait qu’aggraver ma « dette de sommeil ». Depuis le début, dormir n’a jamais été « mon truc ». Même quand je n’étais encore qu’un bébé, c’est dire. Se lever trop tôt, se coucher trop tard : les cycles s’inversent avec l’âge mais la constante reste la même. Cinq-six heures en mode veille, à tout péter : et me voilà prête à déplacer les montagnes…du moins la première moitié de la journée. L’impatience de vivre, sans doute : la vie n’est-elle pas trop courte pour la passer à pioncer ? Quant à ceux qui vivent le saut du lit comme un vrai cauchemar en enviant les lève-tôt, savourez vos grasses mat’. C’est un luxe qui n’est – biologiquement –  pas donné à tout le monde. Et souvent on en rêve, aussi courtes que soient nos nuits.

Tout pour réussir sa période décès

philippe-heracles-reussir-periode-deces

« Mort de rire ». C’est ainsi que l’on pourrait résumer le dernier recueil d’épitaphes de Philippe Héraclès, dont l’humour grinçant s’est déjà illustré dans plusieurs ouvrages, notamment « Le grand livre de l’humour noir », « Des fins pour défunts » ou encore « Feu à volonté ». Car s’il n’ « y a que dans les films que l’on ne meurt pas pour de vrai », bien choisir son épitaphe demeure la seule garantie de s’assurer l’immortalité tant souhaitée. En dédramatisant sans tabou un sujet pourtant grave et difficile. Puisque la fin justifie les moyens, l’éditeur a concocté un cocktail détonnant d’épitaphes plus drôles les uns que les autres, tranchant clairement avec les ornements que l’on retrouve sur les sépultures de nos anciens. De quoi conjurer la fatalité d’un passage sur Terre éphémère, ou d’un destin que certains croient encore incertain. « Pour une fois, personne ne va essayer de me piquer ma place », « Je ne pensais pas qu’un jour je descendrai si bas », « Je suis bien parti pour y rester » ou encore « Je suis hors je » sont autant de pieds de nez que Philippe Héraclès lance à la mort, dont un seul suffira au bonheur posthume de tout bon vivant qui se respecte. « Tous pour un, tous pourris » : voilà un humour qui fera se retourner plus d’un mort dans sa tombe.